Activités musicales

de l’atelier de L’Arche

De la musique à L’Arche

Si Émile Vézina, qui avait une voix agréable, fredonnait souvent, tout en peignant, son air préféré : « La fleur que tu m’avais jetée », de l’opéra Carmen de Bizet, et s’il peindra plus tard La Muse qui chuchote à Chopin et une Apothéose de Calixa Lavallée composant l’« Ô Canada ! », la musique à L’Arche semble avoir vraiment commencé à l’automne 1914, au moment où Roger Maillet fit monter, par les escaliers tortueux et obscurs du 22, rue Notre-Dame, un petit piano afin que Léo-Pol Morin, rentré de Paris à cause de la guerre, puisse s’exécuter.

Corinne Dupuis (dessin), Roger Maillet (gravure), Léo-Pol Morin jouant « La Cathédrale engloutie » de Debussy, 1928, gravure sur linoléum, 20,3 x 25,3 cm (coll. part.) « Si on tient à un sujet littéraire, on peut toujours se souvenir, ici, de la vieille légende de la ville d’Ys, engloutie par les flots. Cette légende dit, entre autres choses, que les paysans des environs d’Ys, certains soirs ou certains jours, entendaient les cloches de la cathédrale engloutie sonner au fond de l’eau », Léo-Pol Morin, « Claude Debussy», Musique, 1944, p. 113.

« Morin ne s’était pas encore fait entendre à Montréal lorsqu’il vint à l’Arche. Si je n’ai pas perdu la mémoire, c’est nous qui avons eu la primeur de son talent. Il n’est pas d’événement plus heureux dont j’aie été témoin à l’Arche », racontera Victor Barbeau (La Tentation du passé, 1977, p. 147). Ainsi, sous les combles du vaste atelier, montèrent, solennelles, révélatrices, les sonates de Scriabine, les virtuosités de Liszt, les diaprures de Debussy, les ruissellements de Ravel, les mysticités de Franck. Roger Maillet en fut si impressionné qu’il fixera l’événement dans une de ses gravures.

Le dernier gala artistique de L’Arche, donné le 14 juin 1917, réunit trois amis musiciens : Léo-Pol Morin, Émile Taranto et Georges-Émile Tanguay. En 1914, Taranto, violoniste, était en tournée en France, mais il a dû rentrer au pays lui aussi lorsque la guerre a éclaté, de même que Georges-Émile Tanguay qui étudiait l’orgue à Paris depuis 1912. Tous deux ont eu l’occasion, là-bas, de faire la connaissance de Léo-Pol Morin.

Le programme musical du dernier gala artistique de L’Arche nous apprend que Morin, Taranto et Tanguay étaient au programme. Le violoniste exécute le séduisant Caprice viennois de Kreisler, et déploie sa maestria dans la Polonaise de Wieniawski. Puis, il enchante son auditoire avec la Méditation de Thaïs de Massenet, et le maintient sous le charme avec l’Aria de la Suite pour orchestre no 3 de Bach. Cependant nous n’avons pas de détails sur les pièces exécutées ce soir-là par Georges-Émile Tanguay, dont Morin avait créé l’admirable Pavane lors d’un concert montréalais l’année précédente.

De plus, en ce même soir, il y eut musique vocale : Placide Morency, baryton, frère d’Odilon Morency, de la galerie Morency, sise rue Sainte-Catherine Est, chanta lʼAubade du Roi dʼYs dʼÉdouard Lalo – pièce fort populaire –, et Vision fugitive, air passionné de l’opéra Hérodiade de Massenet.

Et ceci nous ramène aux Casoars qui avaient leur propre répertoire, un répertoire populaire, estudiantin, dicté par la fantaisie et les circonstances, comme La complainte des trois étudiants, qui se rapporte à l’expulsion de Jean Chauvin, Roger Maillet et Ubald Paquin pour indiscipline… ou l’hymne funèbre dont Maillet écrivit les paroles et qu’entonnèrent les étudiants lors de la manifestation de l’enterrement du béret, le 27 novembre 1915, sur l’air des Anges dans nos campagnes :

 

Peuple, entends-tu les chants funèbres

Et les sanglots des étudiants ?

Nous gémissons dans les ténèbres

Et poussons des cris déchirants.

 

Refrain : C’est notre béret (ter)

Que nous brûlons au vent (bis).

 Les Casoars avaient aussi leur chansonnier de chevet, parisien, et plus précisément montmartrois : l’auteur, compositeur et interprète Aristide Bruant. En 1912-1913, les frères Roger et Roland Maillet, ainsi que Philippe La Ferrière, avaient fréquenté le Lapin Agile, sur la Butte Montmartre où se produisait encore Bruant. La Ferrière possédait un exemplaire du recueil Dans la rue, qui a dû passer bien des fois d’une main à l’autre sous les combles de L’Arche… Sur un des airs les plus connus du chansonnier montmartrois, « À la Villette », Édouard Chauvin composa ce qui fut peut-être un des hymnes de la Tribu des Casoars. Ainsi donc retentissaient dans le grenier de la rue Notre-Dame certains de ces couplets, écrits par Édouard Chauvin, dit l’Halluciné, dans une de ses « Satires d’un Poète », parue dans L’Escholier du 23 mars 1916 :

 

On est artiste ou écrivain,

Le plus souvent on meurt de faim ;

Mais on vit, souriant quand même,

À la Bohème !

Aristide Bruant, Dans la Rue, exemplaire dédicacé à Philippe La Ferrière père: «Pour l’ami P. La Ferrière / de Montréal (Canada) / A. Bruant / Mont-martre, 1893 » (archives CRALA.) 

Si nous restons avec la Tribu des Casoars, l’un de ses membres, Ubald Paquin, jouait, paraît-il, de la flûte à bec, et cela sans se lasser ni lasser son auditoire dont il agrémentait les soirées. Par ailleurs, dans le dessin qu’Isaïe Nantais nous a laissé de l’intérieur de L’Arche, on aperçoit, accrochée au mur, une guitare. Est-elle là comme simple élément décoratif, ou l’un ou l’autre des occupants des lieux la touchait-il ?

Les activités musicales sous le règne des peintres de la Montée Saint-Michel, à L’Arche même, semblent s’être réduites à l’usage d’un poste de radio durant les séances de pose d’Ernest Aubin avec son modèle préféré… Toutefois, on sait que la famille Aubin avait un salon de musique dans son logis de la rue Dorchester, avec un piano muni de deux bancs pour les morceaux à quatre mains, puisqu’Ernest, comme sa sœur Maria, touchait lui aussi le piano. 

Joseph Jutras avait épousé une musicienne, Juliette Trottier, qui enseignait le piano et avec qui il put partager sa passion, principalement pour la musique vocale. Le peintre se souvient : « La belle musique me fascinait, et lors de mon passage chez ses parents, je l’entendais jouer d’admirables pièces classiques. Je m’informai auprès de sa mère si elle me permettrait de demeurer quelques moments de plus, afin d’apprécier davantage ce talent qui me portait à la rêverie – suivant moi-même des cours de chant chez le professeur Brassard, directeur de la chorale de la paroisse du St-Sacrement… Sa musique et mon art devenaient pour moi une communion de pensée qui s’élevait harmonieusement dans tout mon être » (Joseph Jutras, Biographie, sans date, archives privées).

En ce qui concerne Narcisse Poirier, nous savons que sa mélodie préférée était La chanson des blés d’or, qu’il interprétait dans les soirées, surtout lorsqu’un de ses amis violoneux était présent pour l’accompagner.

L’importante collection de disques de Jean-Onésime Legault témoigne du mélomane qu’il était, et c’est peut-être pour associer son art de peintre à son amour de la musique qu’il réalisa un autoportrait photographique où on le voit tenant sa palette et ses pinceaux avec, derrière lui, au mur, un violon bien en évidence.

Cet instrument nous mène directement à Élisée Martel qui eut dans sa famille un oncle violoniste, Oscar Martel, mort en 1924 et qui fit carrière sur les deux continents. Mais cela nous mène loin de L’Arche de la rue Notre-Dame…

Jean-Onésime Legault, Autoportrait photographique au violon, vers 1910 (coll. part.) En réalisant cet autoportrait au violon, Legault souligne sa préférence pour cet instrument. Au mur, une pochade que l’artiste vient peut-être d’achever et qui représente un bâtiment de ferme flanqué d’arbres (coll. part.)

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